Diabolus ex machina

Ce texte provient de la brochure Contre l’Edn, contribution à une critique du situationnisme, hébergée aujourd’hui sur le site de la revue La Guerre de la Liberté. Il s’inscrit peut-être dans les embrouilles du marigot post-situationniste, marigot qui aime tant les querelles, les invectives écrites, la mise en scène de soi, les correspondances verbeuses à n’en plus finir, les exclusions et les rappels à l’orthodoxie sur fond d’un rapport assez éthéré à la théorie. Il n’en reste pas moins que, dégagé de tout cela, qui n’a que peu d’importances en fait, ce texte a sans doutes sa place ici en ce qu’il porte des arguments pertinents et de bonnes réfutations, ainsi que des éléments utiles pour une compréhension de la vieille garde anti-tech.


« Les victoires de la technique semblent être obtenues au prix de la déchéance totale. À mesure que l’humanité se rend maître de la nature, l’homme semble devenir esclave de ses semblables et de sa propre infamie. On dirait même que la pure lumière de la science a besoin, pour resplendir, des ténèbres de l’ignorance et que toutes nos inventions et tous nos progrès n’ont qu’un seul but : doter de vie et d’intelligence les forces matérielles et ravaler la vie humaine à une force matérielle. Ce contraste de l’industrie et de la science modernes d’une part, de la misère et de la dissolution modernes d’autre part.– cet antagonisme entre les forces productives et les rapports sociaux de notre époque, c’est un fait d’une évidence écrasante que personne n’oserait nier. »

K. Marx

LA REMISE EN CAUSE immédiate de la technique est devenue un lieu commun de la critique sociale. Jusque dans les années 80, cette dernière n’avait certes pas délaissé cette question, mais elle la subordonnait à celle, plus générale et plus concrète selon elle, de l’organisation capitaliste de la société dont les problèmes techniques n’étaient qu’un moment. Dorénavant le choc est frontal. Que l’on identifie simplement capitalisme et technique, que l’on s’emploie à faire du premier l’effet de la seconde, ou que, tout simplement, on ne sache saisir le capitalisme que comme « société industrielle », la technique parvient tant bien que mal à s’identifier à la source de tous nos malheurs. Incarnation de la « déraison dans l’histoire », la technique assume à elle seule ce qui, en des temps encore obscurs, était dévolu à des rapports sociaux spécifiques. Il est vrai aussi que lorsque la critique commune n’en passe pas par la technique pour satisfaire sa quête d’un ennemi évident, elle sait trouver dans le libéralisme, la mondialisation, l’Europe, la perversité des gouvernants, ce qui lui manque. Il appartient à l’E.d.N. d’accomplir pour la tradition situationniste cette odyssée qui lui fit quitter le sol familier, et par là trivial, de la critique des rapports sociaux capitalistes, de la perpétuation de la domination capitaliste dans les régimes représentatifs et de la bureaucratie, pour s’enticher de ce « nouvel » horizon et nous y convier.

Si l’on doit s’inquiéter de l’obnubilation technophobe des « encyclopédistes », ce n’est certainement pas en ce qu’elle nous frustrerait de la jouissance des quelques ustensiles auxquels nous pouvons avoir accès, ni même parce que leur lucidité remettrait en cause notre vénération pour une technique associée bêtement à l’idée d’un progrès indéfectiblement orienté vers un bien-être augmenté. Nous laissons sans remords le monopole de la question « pour ou contre la technique » aux professeurs de philosophie. Et nous reprochons bien plutôt à l’E.d.N. de s’être engouffrée, bille en tête, toutes plumes dehors, dans des spéculations dont on ne peut politiquement rien tirer, n’étant bonnes qu’à pisser un peu plus loin que la moyenne de la copie de futur bachelier.

Si donc l’on s’en inquiète, c’est d’abord qu’elle rencontre un succès aussi évident que l’impasse politique à laquelle elle conduit, et dans laquelle tout un chacun, pour peu qu’il aime jardiner, se complaira sans risques. Répartition des rôles éventuels.: J.-P. Coffe ou Michel le jardinier pour que la salade ne monte pas en graine, l’E.d.N. pour le supplément d’âme. Ensuite, cette impasse est précisément le lieu inoffensif qui est réservé actuellement par l’état de choses dominant aux récalcitrants. Enfin, cette critique abstraite de la technique finit là où elle doit finir.: dans l’exaspération moralisante oscillant entre la banalité et le répugnant, entre, par exemple, la critique du surimi et celle de la pilule. Citons.: « Car c’est chaque fois de manière à nous dispenser de savoir exactement ce que l’on fait, d’en avoir la pleine intelligence.; en nous fournissant le confort de n’avoir pas à être entièrement conscients de nos actes et d’en éprouver les déterminations contraires.: de n’avoir pas, en quelque sorte, à être là en personne. C’est toujours une infantilisation, que ce soit par le voyage instantané en avion ou le paiement avec une carte de crédit, le récepteur d’image à domicile ou la lecture assistée par ordinateur.; par la contraception hormonale ou l’accouchement de confort sous péridurale (50). » Ce serait une injure faite à la subtilité manifeste des « encyclopédistes » que d’évoquer le sempiternel éclairage à la bougie, mais, par contre, nous serions curieux de les entendre se prononcer par exemple sur le forceps. Dans sa capacité à rendre la femme présente à elle-même et tout à fait consciente de ses actes, ce dernier offre sans doute à leurs yeux cet avantage de contrebalancer de façon acceptable le « confort » procuré par la péridurale à des femmes aliénées qui ne supportent plus d’accoucher dans d’atroces et bibliques souffrances…

Si ce n’est le tourmenté Finkielkraut, il n’y a que les caboches ouvertes à tous les vents médiatiques pour fournir de pareilles collisions : cartes de crédits, pilule, voyage en avion, péridurale. Sur la table d’opération de l’E.d.N., on ne marie pas simplement carpe et lapin, on célèbre les noces de papier des vieux situs mal lunés et des nouveaux prêtres de la régénération morale de l’humanité. Les anciens porte-flingues de la vérité debordienne de l’histoire trempent leurs plumes dans les eaux usées de la Vie qui ne ment pas.; ils plastronnent encore sur la scène du situationnisme déclinant, tout simplement parce qu’ayant eu deux ou trois idées saugrenues.– qu’en des temps plus politisés personne n’aurait songé à leur disputer.–, ils ont su les pousser à leurs plus absurdes conséquences sans en démordre une seconde. Parmi ces trouvailles excentriques, plusieurs concernent la technique. C’est d’elles dont il va être question maintenant.

***

L’E.d.N. croit avoir décelé dans la technique le centre même du monde existant, et elle le déclare mauvais. Mais, en 1984, comme aujourd’hui, peu semblent réellement s’indigner d’une telle découverte, moins encore en être stupéfaits. Elle n’inquiète définitivement pas la société dominante qui ne se sent guère mise à nue par ces vieux garçons. En faisant ainsi l’hypothèse de la centralité sans partage de la technique, elle marquait seulement une avance de quelques années sur ce qui devint le leitmotiv des lamentos dépressifs du consommateur qui croit être à ce qu’il fait et se découvre malmené dans son activité principale. L’E.d.N. ne se distingue pas du discours alternativement anti et pro-technique par le fait qu’elle estime être entrée la première de son milieu dans cette voie sans issue, mais surtout par le raffinement qu’elle met à décorer son impasse.

Auparavant déterminée par l’emploi qu’en avait l’humanité selon des formes qui, en dernière instance, dépendaient des rapports sociaux en cours, la technique se serait aujourd’hui inféodée la réalité sociale tout entière, classes dominantes comprises. Entre les deux, le temps est sorti de ses gonds et, dans cet interrègne, la technique s’est vue alors dotée des pleins pouvoirs, ce qui en a modifié tous les traits. L’E.d.N. se propose de nous affranchir de la teneur ce « tournant historique ».:

« Le tournant historique devant lequel nous nous trouvons peut être défini en disant qu’aujourd’hui non seulement “tout développement d’une nouvelle force productive est en même temps une arme contre les ouvriers” (Marx), mais il est avant tout, et presque uniquement une machine de guerre contre le projet révolutionnaire du prolétariat.: ce n’est plus seulement que la sélection parmi toutes les inventions techniques applicables est faite en fonction des nécessités du pouvoir de classe, ni que leur organisation d’ensemble, la forme donnée à ces techniques, sont déterminées par l’impératif du secret bureaucratique, pour perpétuer le monopole de leur emploi, mais que les fameuses “forces productives” sont maintenant mobilisées par les classes propriétaires et leurs États pour rendre irréversible l’expropriation de la vie et ravager le monde jusqu’à en faire quelque chose que plus personne ne puisse plus songer à leur disputer (51). »

La technique aurait donc pour programme (52) de rendre le monde indétournable. N’importe qui conviendra que l’ambition de toute domination soit de se perpétuer indéfiniment, ceci passant banalement par la prévention de tout risque de détournement. Mais le génie encyclopédiste ne s’abaisse pas à s’en tenir là. La petite touche d’excentricité vient de ce que la technique, à qui la domination actuelle délègue l’intégralité de l’exécutif, est programmée pour rendre le monde à ce point invivable qu’il en deviendrait indétournable. Aujourd’hui la technique se retirerait donc non seulement sous les pieds de ceux qui tendaient historiquement à se l’approprier, mais elle serait encore délibérément animée dans son contenu et dans ses formes contre tout projet de renversement de l’état des choses existant. L’actuelle fonction de la technique ne résiderait plus dans l’augmentation de la productivité et la réduction du pouvoir des travailleurs à travers l’incorporation de leur savoir-faire au sein d’un système machine, ni même dans le renforcement bureaucratique du contrôle social, mais dans le projet de destruction de l’univers (53). Cette affirmation audacieuse, loin d’être une simple incontinence littéraire de vieux plumitifs, se trouve confirmée jusque dans l’un des derniers écrits de l’E.d.N., Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces. Dans cet ouvrage, où l’exaspération moralisante des « encyclopédistes » est à son comble, on nous décrit, avec force détails, les conséquences de « l’apparition de cette inconnue qu’est l’existence d’un système technique pour lequel la précipitation de la catastrophe, loin d’être un signal d’alarme invitant à prendre des mesures de prudence (54), constitue au contraire l’occasion merveilleuse de réaliser sous la pression des événements son projet de substitution définitive d’un univers entièrement artificiel à l’ancien monde de la nature humanisée », celui où les vaches, au sortir de la grisaille, retrouvent leur petit nom pour se faire égorger en toute amitié.

Empoisonné et enlaidi, le monde doit être matériellement si irrécupérable et si indésirable que la dialectique révolutionnaire en reste objectivement et subjectivement inter dite. Comment s’effectua, aux yeux des « encyclopédistes », ce vilain tour.? Au cours du XIXe et du XXe siècles, le développement démesuré des forces productives avait produit des nuisances sans précédent qui mettaient en péril jusqu’aux conditions de reproduction biologique de l’humanité. Mais, en répondant à ces maux par des remèdes de même farine, les mêmes moyens s’offrant comme réponse aux résultats catastrophiques de leur propre développement, la domination est parvenue à enfermer l’humanité entière dans son cercle diabolique. La force de cette manœuvre est d’avoir transformé ce qui pouvait constituer un motif de discrédit indiscutable en arme destinée à se rendre indispensable à ses ennemis mêmes. Finalement, la ronde des maux et des remèdes dans laquelle nous sommes contraints de danser n’est pas le résultat de l’imprévision du capitalisme, mais l’ultime moyen de nous imposer un nouvel ordre définitivement expurgé de toute alternative révolutionnaire. En atteignant par les nuisances les conditions mêmes de la survie, la domination via la technique autonome entend se rendre irremplaçable et s’attache à le faire savoir. C’est aux conditions d’avoir nuit à tout et de détenir le monopole des bases matérielles de la survie que la société dominante devient inattaquable.: « Et cette société malade doit donc admettre qu’elle ne peut plus survivre qu’ainsi, soumise à la machinerie qui fait battre le cœur d’un monde sans cœur, et en tout point semblable à ces réussites de la médecine moderne grâce auxquelles l’organisme humain n’est plus lui- même qu’une prothèse de ses prothèses (55). »

Pour que l’histoire puisse enfanter pareil monstre froid, il fallait au moins une conspiration associant les principaux agents de la domination. L’E.d.N., en effet, ne soutient pas seulement la thèse du nihilisme foncier de la technique, mais aussi le caractère délibéré, intentionnel, de cette dynamique destructrice. Selon les « encyclopédistes », le capitalisme, plutôt que de passer la main dans les années 30 (56), a préféré lâcher sur le monde, décidément trop récalcitrant, la technique.; il a déchaîné Prométhée. Une conception volontariste et surtout complotiste de l’histoire sous- tend constamment leurs analyses. Toute une batterie de termes (« programme », « projet », etc.) implique qu’une unité stratégique présiderait magiquement à l’affaire. En effet, de la même manière qu’elle déprécie de façon systématique toute opposition qui ne réalise ni ne prétend réaliser l’art et la philosophie en trois jours, l’E.d.N. trouve son imagination plus à l’aise quand elle a évacué toute forme d’antagonisme interne à la domination. Le capitalisme est pourtant incompréhensible dans sa dynamique historique si, outre la lutte des classes opposant les travailleurs aux capitalistes et les résistances libertaires à l’État, on ne tient pas compte également de ce qui oppose les différentes formes de capitaux (industriels, bancaires, financiers) d’abord, les capitaux particuliers entre eux ensuite, et les États nationaux entre eux enfin. Ces dernières formes d’antagonismes interdisent toute possibilité d’unité durable entre les différents agents de la domination.; et si des saintes alliances se mettent temporairement en place lorsque des commotions populaires apparaissent dangereuses pour leurs intérêts respectifs, dès que le cours des choses redevient paisible, les propriétaires retournent à leurs intérêts particuliers. Cependant, la dimension épique de sa farce paranoïaque ne suffisant plus, l’E.d.N. devait aller plus loin encore en prêtant à cette camarilla improbable la psychologie immature d’un enfant qui préfère s’immoler avec ses jouets plutôt que de les partager avec son frère cadet, « […] pour que continue l’histoire économique des choses, les classes propriétaires se condamnent de bon cœur avec les prolétaires [au] néant historique (57) ». Sans cette licence poétique, pas une page de l’« encyclopédie » n’aurait vu le jour.

La technique est devenue le hochet principal de l’E.D.N. parce qu’elle ne sut définir son caractère évidemment politique qu’en la rapportant immédiatement et exclusivement à la production des nuisances. C’est pourquoi, chez elle, technique et nuisance se répondent immédiatement. Que l’on parte des nuisances particulières pour remonter à la technique comme leur point d’unification ou, inversement, que l’on descende de la technique vers ses productions particulières, les nuisances, ce sont là les deux sens possibles de circulation dans un même raisonnement. En Sysiphe appliqué, l’E.d.N. les aura inlassablement parcourus, montrant, suivant le sens de la marche, que derrière chaque nuisance se cache une aliénation technique, et qu’au bout de chaque technique se trouve une nuisance. Au moyen de ce cercle infernal, et afin d’élever la lutte contre les nuisances à la hauteur d’une question sociale (58), l’E.d.N. espérait enfin détenir là l’arme du ravage lui assurant de « pénétrer en ennemi sur le terrain des écologistes ». Désormais, on ne pourrait plus s’en prendre impunément aux nuisances sans s’en prendre à l’État et à l’économie, ni même s’égarer dans l’éparpillement sans fin des luttes particulières. La technique était la clé que l’E.d.N. serrait jalousement entre ses mains pour ouvrir la voie prophétique de l’unification et parvenir au renversement du monde.

Embrasser l’hybris spéculative de l’E.d.N. exigeait cependant d’entendre sous le terme de nuisance beaucoup plus que ce que l’époque veut bien désigner comme tel, et beaucoup plus que ce qu’il signifiait dans l’ouvrage de Debord et Sanguinetti d’où il fut extrait pieusement. Pour ces derniers, comme pour le reste du monde, les nuisances désignent la pollution dans un sens qui, aussi élargi soit-il, n’atteint jamais l’extension exorbitante que lui donne l’E.d.N. Avec elle, les nuisances ne recouvrent pas seulement les altérations irréversibles introduites par la technique dans son assaut contre la nature, mais aussi la ruine des conditions de tout jugement et de toute conscience possible. Ici, c’est un monde abîmé qui s’impose.; là, l’accès direct aux choses qui nous permettrait de juger nous serait définitivement barré. Aussi, dire la vérité sur les nuisances pour un « encyclopédiste » consiste à montrer comment la science et la technique nous ont, par un procès continu, enfermés dans leur propre cercle en nous dépossédant d’un ancien rapport supposé direct au monde.: « Le monde des perceptions communes qui n’avait jusque-là été mis en doute que par quelques philosophes a été cette fois universelle- ment et pratiquement récusé par le développement scientifique et technique (59). »

Que l’on prenne la réalité par un bout ou par un autre, à chaque fois un drame identique se joue où l’homme, devenu débile, n’est plus chez lui dans son expérience immédiate. En tant que médiations artificielles et opaques, science et technique travaillent insidieusement à dérouter et à annihiler notre connaissance pratique de la réalité par une diffusion sans relâche de leurs poisons menée au profit d’une falsification globale. De la tomate retournée par un gène de poisson à la bière qui n’est plus celle d’hier (60), laquelle déjà n’était plus celle d’avant-hier, en passant par la crasse dont on nous assure que l’authenticité subit une chute vertigineuse (61) (sic), l’homme moderne erre parmi une série de faux jetons et, dans cette réalité toute nominale, se trouve pris dans le mystère de la technique chaque fois qu’il s’apprête à se saisir d’une chose. Fini le bon vieux temps du XVIIIe siècle où la falsification n’était pas elle-même falsifiée et où, la tromperie du boulanger sur la farine pouvant s’authentifier immédiatement par la présence de sciure de bois, on était en mesure d’aller le pendre directe- ment. Entre l’homme et l’authentique crabe, il y a dorénavant le surimi, et la capacité révolutionnaire recule à proportion… Mais la science n’est pas diabolique par la seule puissance pratique qu’elle occasionnerait. De façon plus native, la mise en déroute de notre certitude sensible a commencé lorsqu’elle nous a projetés dans un monde agencé en lois abstraites et mathématisées que nous ne pouvons ni toucher, ni renifler, et mordre encore moins. Car selon l’E.d.N., définitivement assise sur toute pensée conceptuelle, le monde aurait commencé à trembler sur ses bases lorsque le télescope de Galilée pointa le bout de son nez (62). Si on ne pouvait déjà plus marcher d’un pas aussi assuré sur la terre, les choses se sont depuis lors salement aggravées. Il n’est désormais pas un promeneur du dimanche qui, pris de panique sous un ciel d’été trop généreux, ne prenne ses jambes à son cou pour échapper à ce terrible facteur cancérigène qu’est le soleil. De même, depuis que la science et ses instruments nous firent savoir que le verre dans lequel nous buvions était composé d’atomes séparés par du vide, on ne compte plus les ivrognes qui ne parviennent plus à s’en saisir aussi gaillardement qu’autrefois sans s’en mettre partout. La technique moderne, parce qu’elle est en passe de remédier à la sensibilité de l’homme dans toutes ses relations immédiates, sape toute base sûre et évidente sur lesquelles il pourrait fourbir le jugement expéditif qui sanctionnerait un si mauvais monde. L’homme, ce rêveur définitif, s’oublie dans la drogue ou le Walkman, confond réel et virtuel dans des songes électroniques (63), perd l’usage de ses sens par le biais de toute une série de filtres malfaisants intercédant en sa défaveur. L’E.d.N. va noyer ainsi son chagrin dans le souvenir éventé des liqueurs qu’elle a pris plaisir à boire au temps jadis et ne se lasse plus de décrire sur un même pied les falsifications alimentaires, l’usage intempérant de gadgets, la saturation de la vie quotidienne par des équipements de plus en plus complexes, les risques du nucléaire, les transformations de la sphère productive, etc. Et à tout cela, elle n’hésite pas à donner une commune mesure.: à chaque fois l’homme est séparé de lui-même ou de la nature amie. Mal étreindre est la seule voie que l’E.d.N. a trouvé pour tout embrasser. Aussi, la belle construction intellectuelle dont on nous promettait des allures cyclopéennes, la promenade phénoménologique dont on nous assurait qu’elle nous tirerait du marécage pour nous hisser du sentiment immédiat des nuisances à leur production sociale n’a pas bougé de la première station tant ces soupirants ont mis un soin zélé à emporter toute la réalité sociale dans le gouffre de leur expérience immédiate. Comme catégorie adéquate à tout, donc à rien, la notion de nuisance pouvait dès lors se remplir à vive allure.: embrassant tour à tour les nuisances particulières engendrées par les forces productives, les forces productives elles- mêmes mystérieusement réduites au développement technoscientifique, puis l’État, elle devait finir par englober la société dans son ensemble, « puisque la production sociale des nuisances est elle-même une nuisance ». Vache qui rit, stalinien, walkman, gauchiste, télévision, syndicat, pokémon, exploitation, pyralène, État, apparaissent ainsi comme autant de nuisances révélant de façon exotérique les forces essentielles de la domination, et de la même manière que l’on nous nuit effectivement quand on pollue l’environnement, l’on nous nuit lorsqu’on nous exploite et assujettit.

Avec l’assurance de cette intuition, le concept de nuisance devient dès lors chez l’E.d.N. la clé magique d’une pensée embrumée où le capitalisme n’est plus saisi comme une accumulation de moyens de production en vue du profit, mais comme une vaste accumulation de moyens en vue de nuire (64). Tout compte fait, la raison d’être de notre monde serait de produire des nuisances comme celle d’une usine serait de dégager de la fumée (65). L’E.d.N. désirait sans doute avec ces trois syllabes marquer à tout prix et au plus vite d’un mot son époque, comme l’I.S. le fit de la sienne avec le « spectacle », croyant le trouver tout forgé dans l’ultime ouvrage de cette organisation.: « La pollution et le prolétariat sont aujourd’hui les deux côtés concrets de la critique de l’économie politique. » Dans cette précipitation fébrile à arracher de l’agonie de l’I.S. le talisman qui lui garantirait à coup sûr un succès semblable, l’E.d.N. oubliait cependant que sans le prolétariat qu’elle répute socialement mort, sa critique, ne s’appuyant plus que sur le seul côté des nuisances, devait nécessairement devenir bancale et finir par tourner en rond (66). Reprenant un élément critique isolé, rendu partiel et abstrait par l’abandon de toute perspective révolutionnaire, elle opère à la manière de ces récupérateurs jadis stigmatisés par un Semprun qui s’avérait, pour cette occasion, lucide.: « […] la récupération procède en isolant un aspect de la critique révolutionnaire propre à être figé en nouveau système d’analyse (Lefèbvre lança la technique avec la critique de l’urbanisme) ; mais même comme fragment coupé de la relation dialectique à la totalité, le récupérateur ne sait pas utiliser ce qu’il récupère : ces gens pour qui tout objet doit servir d’exercice de style public aboutissent bien sûr par une activité formelle à un contenu inversé (67) […] » L’E.d.N. fait de même, à ceci près que l’abstraction théorique sur laquelle elle brode joliment se voit accorder un statut d’événement récent.: l’abstraction est une marque nouvelle de la réalité historique. Par l’incapacité de substituer au rêve prolétarien, non pas un nouveau démiurge, mais une ou plusieurs autres instances qui auraient pu devenir à leurs yeux les négations pleines d’avenir de la société, elle devait nous accabler, prenant le contre- pied des Lumières, d’« un dictionnaire de la déraison des sciences, des arts et des métiers comme progression de la dégradation (68) ». Si ce n’est l’application opiniâtre mise à répertorier les nuisances, ce dictionnaire semblait le fait de Martiens ahuris rendant visite au capitalisme. De ce point de vue extraterrestre où seul « l’infâme » a changé de nom, tout heurte nos auteurs, tout leur semble identique- ment exotique et odieux, sidération poussive et ulcération feinte traversent les tableaux qu’ils dressent et, par conséquent, n’importe quoi leur paraît signaler au même titre la singularité calamiteuse de cette planète. Afin de pallier le point de fuite qui manque désespérément à sa perspective, la « critique contre- journalistique » juxtapose ainsi à l’infini toutes les nuisances qu’une sensibilité préservée de la barbarie et une lecture avide de la presse lui révèlent. Mais impuissante à rejoindre pratiquement et théoriquement la totalité à partir de la somme des nuisances particulières, elle devait donc devenir identique à « ce lamentable relevé de la carte du territoire de l’aliénation », « naturellement effectué à la manière dont a été construit le territoire lui-même.: par secteurs séparés (69) ».

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Depuis que la mise en spectacle de la technique constitue l’ordinaire de la réalité, cette dernière devient obsédante et donc déterminante.; tandis que la rationalité technique semble s’emparer de toute vie pratique, le possible paraît se confiner au pur fonctionnement.; on s’imagine que la technique règne, on en veut à la technique. Bien avant que l’E.d.N. s’éprenne de cette apparence mystificatrice, on faisait déjà foin, dans les années 70, de la civilisation technicienne, d’un peuple de machines asservissant la nature, et il ne manquait pas d’un Ellul ou d’un Marcuse pour nous assurer que la technologie, née des entrailles du capitalisme, s’était subordonnée la totalité des rapports sociaux afin d’assurer son règne déterminant et autonome. Ce tour idéaliste est pour- tant aujourd’hui bien éculé. Que l’on parte de la base technologique propre à notre période, dont le développement, la diffusion et l’inertie assurent certes une présence obsédante, et un seul pas suffit pour, la traitant comme une instance homogène et séparée, lui prêter une logique immanente de développement, puis, finalement, une intention et un programme propres. En ce cas, il importe peu au bout du compte que la critique s’adresse à l’idée abstraite de la technique moderne ou qu’elle travaille à sa personnification car, à assurer quelques fondements à la première, on finira toujours dans les ornières de la seconde. L’E.d.N. n’est-elle pas conduite à traiter la technique comme un sujet actif dont le mystère de ses intentions lui serait à elle seule accessible, parce qu’elle a estimé loisible d’affirmer conjointement sa non-neutralité et sa plus parfaite autonomie.? À partir de là, son seul embarras réside dans la fixation de ce fameux « tournant historique » qui, se promenant comme un curseur affolé sur l’échelle du temps, stationnera indifféremment à quelques dates du XXe siècle, à une période pré-capitaliste, à la naissance de la science moderne ou bien encore à celle de la philosophie. Outre son indécision chronologique, l’E.d.N. se distingue aussi par le raffinement farfelu et idéaliste qui lui permet, d’un côté, de tenir l’autonomie pour un trait congénital de la technique, et de la présenter, de l’autre, comme une réalité absolument nouvelle et inédite.: la technique aurait fini aujourd’hui par égaler son concept.! Mais ceci importe peu quand on entend bien se cramponner à une lubie principale.: la critique du système technique et de la rationalité instrumentale conçus comme l’arme ultime de la domination, dont le projet et le déploiement rendraient compte de la misère de l’époque. Pour ce faire, on mariera sans peine Ellul aux vieilles lunes de l’école de Francfort rajeunies par Habermas. Et en effet, une fois que l’on a, sous la forme d’un mauvais jeu de mots, écrit comme Adorno que la « raison est totalitaire » et que la poésie n’est plus possible après Auschwitz, tout peut aisément s’expliquer.: les totalitarismes seraient les enfants déchaînés de l’Aufklärung, du désir aveugle de la raison de tout mesurer et finalement de ne rien laisser hors de son pouvoir. Le pauvre Heidegger, entre deux pitreries étymologiques, attribuait bien au même moment l’extermination des Juifs à la rationalité technique occidentale (70).

La domination bourgeoise n’aurait pu rêver d’un autoportrait si plaisant, elle qui a toujours voulu se faire reconnaître comme le simple agent d’une rationalité instrumentale tout en présentant le capitalisme comme le résultat d’un processus technique autonome. Division du travail, machinisme, organisation du marché, tout ce qui opprimait ceux qui en subissaient immédiatement les conséquences reçut ad hoc la justification d’une nécessité technique. Hormis l’hypothèse historique de l’autonomisation récente de la technique et le jugement négatif qu’elle suscite, l’E.d.N. accepte du marxisme orthodoxe et du discours ordinaire la centralité déterminante de la technique pour tous les aspects de la vie sociale. Cette dernière est pareillement conçue comme n’obéissant qu’à ses propres lois de développement et d’organisation, les rapports sociaux subissant inéluctablement le joug de ce Destin qui va si bien au stoïcisme et qui, après tant d’années d’incubation, a fini par se déclarer enfin publiquement. Simplement, le développement autonome de la sphère technique n’est plus en charge d’apporter sur un mode positiviste la garantie nécessaire de l’abondance et de la liberté, mais, en miroir inversé, celle de la décadence et de la barbarie. En cela, l’E.d.N. se fait gloire d’une appréciation morale strictement inverse.: ce que la domination décrète techniquement bon, elle le critiquera comme mauvais, parce que technique. L’E.d.N. est la critique idéale de cette société puisque la technique qu’elle tient pour le centre du monde est le leurre que la domination agite actuellement au nez de ses meilleurs ennemis. Il y aurait par exemple sous les activités de Monsanto un simple délire technique, de même sous la domination contemporaine se cacherait le fantasme d’une maîtrise totale de la nature. Si, comme le note l’E.d.N. la domination « a toujours été théocratique », il lui prend la fantaisie de discuter théologiquement de ses actes.; il n’est plus question alors d’une science et d’une technique de la domination mais de la domination de la science et de la technique. Enferrée dans cette querelle byzantine, sa critique ajoute à un moralisme stérile (71) l’exploit de s’effectuer dans la langue même de l’ennemi. D’un côté comme de l’autre, il y a la même affirmation de la nécessité, on se dispute simplement sur la question de savoir si la technique est grosse du paradis ou de l’enfer.

Victime d’un véritable fétichisme, l’E.d.N. accorde à la technique le statut d’une substance automatique douée d’une vie et d’une volonté propres, le rapport social qui se manifeste en elle passe maintenant de façon fantastique pour la propriété naturelle et objective de celle-ci. Mais la société spectaculaire n’est pas ce produit nécessaire du développement technique regardé comme un développement naturel, elle est au contraire la forme qui détermine son propre contenu technique. L’apparence fétichiste de pure objectivité dans la domination des moyens cache leur caractère central de relation entre hommes et entre classes, une seconde nature paraissant dominer notre environnement de ses lois fatales. Si les forces productives semblent séparées des rapports sociaux au point de s’apparenter à un monde indépendant et détaché des individus, cela ne signifie pas que la technique est devenue autonome mais que les rapports sociaux se sont autonomisés, c’est-à-dire « qu’ils régissent l’homme au lieu d’être régis par lui (72) ». De ce procès social, dont l’intelligence seule peut conduire au mouvement historique des choses, l’E.d.N. n’a cure, tout attachée qu’elle est à traiter le déchaînement apparemment autonome des forces productives comme le fondement des rapports sociaux et non l’autonomisation de ces derniers comme le fondement de celui-ci. Quitter cette purée d’abstractions aurait exigé d’articuler la technique aux pratiques sociales effectives.– et non à leur parodie spectaculaire.– pour faire de ses formes concrètes des moments fixant matériellement des rapports sociaux toujours susceptibles de renversement. Il arrive certes que, par bouffées, des échos de la totalité estropiée par l’E.d.N. se fassent entendre çà où là, mais étouffés par de tels poncifs que ces saillies prolétariennes pourraient n’être que des atavismes d’avant le déluge, du temps de la toute puissance de l’I.S. La critique du capitalisme retrouve à ces instants un droit de cité assez spécial, comme une chose acquise qui retourne- ra, en cette qualité, plus aisément au placard pour se faire oublier. Les « encyclopédistes », rassurés, retournent promptement s’adonner à leur démon comme si de rien n’avait été. Et la machine infernale des technocrates de s’épanouir de nouveau dans la plus totale solitude sans autre ennemi que la solide conscience de soi des « encyclopédistes (73) ». Il est notable, à cet endroit, que l’E.d.N. n’ait jamais saisi le développement des forces productives que sous l’aspect restreint des moyens techniques, c’est-à-dire dans sa manifestation à la fois la plus écrasante et la plus superficielle. Cela lui permit essentiellement deux choses. D’une part, en traitant abstraitement la technique comme une simple valeur d’usage maté- rielle, elle put à son aise renvoyer immédiatement la totalité des nuisances, dont elle entendait faire le morne décompte, au pouvoir d’une chose. D’autre part, elle put superbement ignorer le fait que, comme le notait Mumford après Marx, le mode d’organisation et de collaboration sociales du travail est, sans aucun doute, la plus grande force productive dont peut aujourd’hui se prévaloir la société. Cela est pourtant du plus grand intérêt à un moment où la division technique, accompagnant la division sociale du travail, touche la totalité de la société et où, des bureaux aux laboratoires, chacun, rivé à sa spécialisation, ne maîtrise plus les déterminations finales de son activité, celles-ci se trouvant en dehors d’eux dans la logique de l’économie et dans la sphère bureaucratique de direction de l’ensemble de la société. L’absurdité d’un travail devenu chaque jour plus spécialisé et hiérarchisé entre en contradiction avec la nécessité d’obtenir l’adhésion des hommes. La science, désormais entièrement intégrée au fonctionnement d’ensemble du capitalisme et à sa division parcellaire propre, se découvre comme force pratique et instrument de la domination.; tandis que son savoir spécialisé l’empêche de penser la totalité, c’est avec beaucoup de mal qu’elle peut encore produire l’illusion de sa pratique. L’expropriation de la vie pratique des individus par des secteurs séparés de la connaissance et de l’administration, se révèle à chacun dans le contrôle social qui s’organise à grande échelle… Comme le notait en son temps l’I.S..: « Quelle que soit la force matérielle possédée par la société, le problème réside dans les formes modernes de la hiérarchie et du pouvoir, c’est-à-dire le contraire de la souveraineté des hommes sur leur entourage et leur histoire. » Aussi, si le vieux schéma de la contradiction entre forces productives et rapports sociaux a encore un sens, celui-ci n’est pas à comprendre comme une condamnation automatique à court terme de la production capitaliste qui deviendrait incapable de continuer son développement, mais doit plutôt se lire comme la condamnation d’un développement à la fois misérable et dangereux que se ménage l’autorégulation de cette production, en regard de tout autre développement possible.

***

Les arguties de l’E.d.N. sur la technique n’auraient cependant aucun intérêt si elles ne remplissaient pas une fonction politique précise : rendre compte de l’absence de relève révolutionnaire au mouvement de Mai 68. Si tout paraît bloqué, c’est que le capitalisme a réussi à s’immuniser contre la menace qui parut en 68. La technique incarne et entretient ce blocage. Elle est la domination en acte du capitalisme, une domination telle qu’elle n’implique même plus directement les capitalistes. Elle est en fin de compte la domination automatisée : « On comprend donc son impatience à proclamer l’abolition de la nature au profit de ses biotechnologies, comme autrefois l’idéologie bourgeoise celle du prolétariat par l’automation généralisée. Et c’est là une contradiction insoluble où s’est enfermée la domination (avec nous dedans) et qui causera sa ruine (avec nous dessous) : non seulement la Nature existe […] mais nous en avons instamment besoin (74). »

Dedans, puis finalement dessous, l’E.d.N. ne reconnaît plus rien qui, étant de cette société, puisse en même temps tendre à sa négation ou incarner un dépassement, rien qui puisse authentiquement s’affirmer contre elle. La division et le conflit propres aux rapports sociaux se résorbent dans l’unité d’une humanité qui n’est plus considérée que comme une victime, souvent consentante, comme un corps souffrant, abusé, empoisonné, saturé de toute part par l’industrie chimique (75). L’homme, objet de toutes les nuisances, n’est plus le sujet d’aucune puissance.

Marx notait déjà dans sa critique de l’économie politique que l’idéologie dominante tient seulement à exprimer la domination des forces objectives. L’E.d.N. ne fait rien d’autre. Peu de critiques dites radicales ne se sont à ce point acharnées à renforcer l’expérience d’une objectivité hostile, anonyme, réifiée et, la rendant par là inaccessible, à jouer le jeu de l’aliénation dénoncée par ailleurs. Pour ce sens commun porté à son point d’ébullition, la réification n’est plus le phénomène par lequel les rapports sociaux s’autonomisent jusqu’à disparaître dans le mouvement apparemment extérieur des choses, elle devient la substance réelle de ce monde. Aussi, il ne s’agit plus pour l’E.d.N. de briser la positivité apparente du donné en dégageant de la rigidité cadavérique des apparences la prose vivante des rapports sociaux, bref de rétablir l’homme dans ses possibilités, mais de fermer définitivement le livre de l’histoire. Après un tel procédé, les « encyclopédistes » peuvent à leur aise jouer les vierges effarouchées devant le monstre rigoureux qui ne cesse plus de hanter leur sommeil : un monde où les hommes se sont faits chose et où la technique s’est personnifiée. Pour faire valoir leur idée d’une aliénation technique généralisée à l’échelle de la société, les « encyclopédistes » n’hésitent pas à poser ce jugement infini : l’homme est une machine. Outre le fait que le concept d’aliénation s’applique à tout indistinctement, il n’est pas indifférent de noter que les « encyclopédistes » le débarrassent des présupposés philosophiques et politiques qui conditionnent un tel usage. L’aliénation n’est plus conçue comme une perte de l’essence humaine dans une objectivité extérieure et hostile dont l’analyse se ferait du point de vue d’une réappropriation possible, mais son procès se trouve entièrement démembré au point que la perte se trouve fixée à titre d’état définitif. Dans cet usage abstrait, la perte se saisit sous l’aspect extérieur d’une déchéance ou d’une décadence dont aucune expérience vécue ne pourrait rendre compte et faire valoir comme moment contradictoire. Pour les « encyclopédistes », les individus sont au mieux chez eux dans leur aliénation et au pire objet d’une aliénation redoublée par le fait même qu’ils ont été réduits à l’état de quasi-chose. De là découle leur représentation tout aussi abstraite de la subjectivité. Parce qu’ils sont incapables de saisir le rapport dialectique des individus à leurs conditions de vie, leur discours est un perpétuel renversement immédiat d’un pôle en son contraire.: soit les individus sont saisis comme une pure chose que les conditions techniques façonnent, adaptent et modèlent à volonté, soit on en appelle à leur conscience souveraine parce qu’ils sont libres et tout en intériorité (76).

En somme, dans cette vision orwellienne (77), tandis que tous collaborent subjectivement, tout matérielle- ment conspire à une fin qui ne saurait être différée plus longtemps encore.; et ce qui, dans cette société, n’indique pas délibérément un désastre n’est que passivité. Les rapports sociaux sont devenus stériles de toute histoire, ils ne contiennent plus en germes des antagonismes qui laissent ouverts d’autres dénouements. Seule brille à présent, dans son éclat post-historique, la contradiction qui oppose à la nature prolétarisée une société prise comme un tout où se trouvent embarqués bourreaux inconscients et victimes muettes. Au règne autocratique de la domination technique, il fallait donc pouvoir opposer un autre absolu. Il était tout trouvé.: seule la Nature, adversaire métaphysique intraitable de la technique, était à même de faire sauter le verrou. Dans la langue de tartufe des « encyclopédistes » cela donnera un récit à haute teneur épique.: l’assaut de la technique contre « la nature extérieure » et « la nature en l’homme ». La virulence criminelle de leur critique est tout entière dédiée à la dénonciation de la profanation de l’ordre immuable de la nature. Cet outrage soulève tellement le cœur endurci des « encyclopédistes » qu’à partir de cette horreur sacrée, ils peuvent déployer le théâtre où nature vierge et technique entreprenante radotent leur éternelle scène de ménage. Ils pouvaient alors glisser à vive allure vers les formes les plus baroques de l’écologisme radical pour partager avec ce dernier une même façon de concevoir le cours des choses et la contradiction centrale qui l’affecte.: l’opposition fondamentale de notre temps réside dans les limites que la nature offre aux activités productives des sociétés humaines. Le caractère historique, transitoire, de ces sociétés est suspendu à leur strict rapport à la nature. Il faut en conséquence attendre de l’effondre- ment des conditions biologiques de l’espèce humaine la levée de l’hypothèque que la technique fait peser sur l’avenir. « Les limites de la croûte-terrestre » constituent la butée réellement déterminante du développe- ment autonome de la domination technique (78). C’est également dans cette perspective qu’une constellation d’universitaires en appelle à la relégation de la vieille question sociale, la lutte contre la destruction de la nature demeurant aujourd’hui le seul horizon radical raisonnable. Tel un Salomon qui, dans Le Destin technologique, nous annonce que la maîtrise sociale de la technologie est enfin devenue possible grâce à des « groupes post-matérialistes ».– nos classes moyennes éclairées à bac + 15. Tel cet âne de Hans Jonas qui, quant à lui, nous assure qu’une éthique de la peur peut nous amener à faire de la nature un nouvel objet de responsabilité, « la société sans classes (n’occupant) plus alors la place de l’accomplissement d’un rêve de l’humanité, mais très prosaïquement celle d’une condition de conservation de l’humanité dans une époque de crise imminente (79) ». En attendant le déluge, l’E.d.N. prépare elle aussi son arche et inventorie les dernières graines d’authentiques tomates.: « C’est la conservation, et chaque jour davantage la restauration, des bases biologiques de l’histoire humaine qui est désormais le programme obligé de toute organisation humaine quelle qu’en soit sa forme (80). » Solidarité de tous pour assurer la survie de l’espèce, voilà le cri d’une époque décidément bien fatiguée.

Grisée par ses accès de bile, enlisée dans son fétichisme, l’E.d.N. parvient au triste exploit de faire de l’utopie capitaliste ce songe où le procès du capital est enfin épuré de toute scorie humaine. Mais le « tournant historique », dont l’E.d.N. trouve la clé mystique dans la technique, n’incarne pas seulement un blocage révolutionnaire, il n’est pas seulement ce seuil qualitatif dans le développement des forces productives qui interdirait toute perspective révolutionnaire, il désigne aussi ce moment où le mouvement révolutionnaire passé, apparaissant enfin dans sa vérité, peut rencontrer son jugement historique. La sanction est sans appel : à l’exception du luddisme, le mouvement révolutionnaire aurait commis l’erreur fatale d’entrevoir un dépassement possible du capitalisme en reconnaissant comme positives certaines de ses déterminations, en particulier la libération des forces productives. Parce qu’il a globalement procédé à une « identification unilatérale des possibilités de liberté à un développement des forces productives conçu sur le triste modèle du progrès bourgeois », il s’est rendu complice de ce qu’il entendait combattre (81). De là découleraient la tendance massive d’une conception mécaniciste du procès révolutionnaire, son échec global et l’enfermement technique dont nous serions aujourd’hui victimes. Si la forme assez spéciale de table rase à laquelle se livre l’E.d.N. conduit nécessairement à embaumer l’ancien mouvement révolutionnaire, elle trahit surtout la position politique qu’elle entend aujourd’hui défendre, celle d’un « conservatisme révolutionnaire ». C’est pourquoi les insurrections luddistes constituent le seul antécédent historique que l’E.d.N. puisse se reconnaître. Parce qu’elles auraient su saisir immédiatement dans la technique le mal absolu et défendre un mode de vie en passe d’être détruit, elles constituent la seule forme de résistance réelle au capitalisme et inaugurent, à ce titre, la « subversion anti-industrielle » qui « court tel un fil secret à travers l’histoire des luttes sociales (82) ».

Le point remarquable de cette lecture historique, c’est la totale confusion qui règne sur la nature du chef d’inculpation motivant la relégation aux oubliettes de tout ce qui, à part le luddisme, a pu précéder les « encyclopédistes ». On ne sait pas si le mouvement révolutionnaire s’est rendu complice d’un développement illimité des forces productives sur le mode capitaliste ni s’il s’est laissé abuser sur la nature capitaliste de la technique, ni même encore s’il acceptait de défendre une technique différente dont l’emploi aurait pu être approprié à une société émancipée. L’E.d.N. met tous ces traits sur un même plan et s’attache à les confondre. Il est une chose pourtant de penser que le développement des forces productives constitue d’un point de vue politique et social, une détermination positive pour la lutte révolutionnaire, c’en est une autre de concevoir les formes et le conte- nu que la bourgeoisie lui imprime comme quelque chose de non seulement désirable mais encore de plus adéquat sous les auspices prolétariens. Fâché avec le pluriel dès lors qu’il nuit à son intelligence romanes- que, « l’encyclopédiste » met un soin particulier à englober toute la diversité propre au mouvement ouvrier du XIXe, Marx, le socialisme bureaucratique du XXe, l’I.S, etc., dans un même bloc monolithique. Pour autant, le luddisme n’échappe pas lui non plus à ce mépris de la différenciation historique.: hormis le fait que les canuts se voient transformés en luddistes par on ne sait quel mystère de l’analyse historique, on serait heureux de savoir pourquoi les luddistes eux- mêmes, dans leur rage anti-techniciste, ont osé laisser intactes non seulement les machines utilisées de façon associée par les artisans mais aussi celles qui, dans les manufactures, n’occasionnaient pas de baisse « dans les tarifs jugés normaux et statutaires ». Thompson rappelle opportunément que pour les luddistes la machine cristallisait tout un basculement social et n’avait jamais été visée qu’en ce sens. Leur lutte était dirigée essentiellement contre les prix (et donc la qualité) des produits qui entraînait la ruine des artisans indépendants.: « Ils ne brisaient que les métiers de ceux qui avaient diminué le prix de la main-d’œuvre (83). » Encore moins que le luddisme, la révolte des canuts n’a constitué un mouvement proprement anti-techniciste. Les seules machines détruites l’ont été pour récupérer le plomb nécessaire à l’affrontement armé contre les forces de répression. Si le soulèvement des ouvriers lyonnais prit une telle importance historique, c’est parce que, pour la première fois, s’est organisée une solidarité de lutte entre maîtres-artisans, compagnons et apprentis qui impliquait à la fois un dépassement des particularismes anciens et une remise en cause générale des rapports capitalistes. La falsification confortable à laquelle se livre l’E.d.N. non seulement rend parfaitement inintelligible la signification générale du mouvement prolétarien et de ses limites, mais amorce un tour anachronique où le bon sens historique est bien en peine de reconnaître quoi que ce soit de ce qui y était alors désiré. Que l’on demande qui, c’est-à-dire quelles tendances, quelles organisations furent porteuses de cet enthousiasme technophile.? Que l’on demande encore quand la pointe du possible offert au mouvement révolutionnaire par l’état du développement technique s’est brisée.– la manufacture, la fabrique, le taylorisme, le fordisme.? Que l’on demande tout cela et le charme fragile de la dialectique « encyclopédiste » est rompu.

Reste donc l’apparente vraisemblance dont s’auréole la définition « encyclopédiste » du mouvement prolétarien. Elle fait écho à quelques formules marxiennes affadies et constituées en poncifs par les différentes bureaucraties syndicales et partisanes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. En somme, c’est à ce qui traversa le carafon de cette bureaucratie naissante que l’E.d.N. réduit d’un trait de plume l’ancien mouve- ment ouvrier. Les étourderies et l’anachronisme de l’E.d.N. ne conduisent pas seulement à négliger la diversité propre à l’ancien mouvement, elles relèvent d’une fonction dramaturgique précise.: établir idéologiquement à tout prix une ancienne technophilie afin de rendre légitime leur propre diabolisation de la technique.

En le poussant à sa caricature outrancière, le « tournant historique » des « encyclopédistes » a lui- même ceci de cocasse que ce qu’ils feignent de découvrir comme une nouveauté a été un trait constant du capitalisme.: les forces productives n’ont pas plus été favorables aux ouvriers qu’elles ne l’ont été au projet révolutionnaire. Bien plus, les formes concrètes selon lesquelles se sont développées les forces productives ont toujours eu une motivation et une fonction politique. Sans cesse confronté à une résistance ouvrière qui pouvait, entre autres, s’appuyer sur la maîtrise du métier, le capitalisme n’a eu de cesse, depuis la naissance de la manufacture, de placer le procès du travail sous son contrôle, mobilisant à cet effet les innovations techniques. Outre la recherche d’une plus forte productivité, le machinisme et les procès de l’automation qui se poursuivent jusqu’à nos jours répondent essentiellement de cette exigence de contrôle d’une main d’œuvre indocile. Ainsi, après l’usine à vapeur, l’usine fordiste axée sur la chaîne de production ne fut pas l’enfant prodigue de quelque coït entre entrepreneurs innovants et inventeurs dégourdis, mais la résultante des nouvelles formes prises par les conflits sociaux et les nécessités du contrôle social. De même, la nouvelle organisation sociale du travail qui se met aujourd’hui en place avec ses matérialisations techniques ne peut se comprendre sans les luttes des années 1960-1970. Au moins ces dernières avaient le mérite d’établir les éléments nécessaires d’une analyse critique des techniques productives s’opposant au positivisme commun des idéologies bourgeoises et staliniennes. La situation présente n’a pas changé, et il est aussi sot de déclarer la situation techniquement close qu’il aurait été de l’affirmer lors de l’émergence du taylorisme et du fordisme.; à chaque fois le même défaitisme s’épanche complaisamment sur la fin des possibilités de résistances. Il n’y a ni autonomie de la technique, ni tendance de la technique vers un développement autonome, cette dernière étant au contraire inscrite dans la totalité concrète de la vie sociale et historique comme l’un de ses moments particuliers, nullement isolables quant à sa signification (84). Au sein du procès de production, les conflits sociaux et politiques entourent et traversent le moment technique. Et si le rêve capitaliste est d’éliminer autant qu’il se peut les hommes du processus de production afin de ne dépendre que des machines, le projet de réduire l’activité des salariés à une stricte fonction exécutante et donc à faire des hommes le simple appendice d’un système machine est illusoire. Car non seulement la réalisation de cette utopie capitaliste conduirait à une paralysie totale tant l’initiative des salariés est requise du point de vue même du capital pour le bon fonctionnement de la production (que l’on pense à la constitution désespérée d’une culture d’entreprise.!), mais, même réduits à leur plus simple expression, les hommes gardent, sous des formes renouvelées, leur pouvoir de sabotage (85). Ce qui est vrai du monde du travail l’est également de tous les secteurs de la vie. Aussi, le gigantisme des capacités productives dont disposait la société et qu’elle sut mettre en place sur une grande échelle à l’issue de Mai 68 ne saurait constituer un démenti pour les perspectives révolutionnaires. Pour que continue l’histoire économique des choses et que reste indiscutable tout autre usage possible de notre vie, la mise en spectacle de cette puissance objective, et à tous les points de vue menaçante, n’est que le chantage par lequel la domination s’accorde le privilège de pouvoir seule en répondre.

Dès lors que la technique est saisie comme le fétiche d’un déclin, on se rend incapable de rompre la continuité historique d’une décadence pour analyser la société dans sa forme déterminée et envisager son bouleversement. La technique demeure, dans son aspect le plus abstrait et donc le plus faux, le sujet pratique conduisant à la dépossession générale des hommes et à l’altération d’une réalité supposée originaire. Ici, non seulement la réalité sociale a glissé dans le fonctionnel au point que la réification des rapports humains ne laisse plus rien filtrer de ces derniers, mais la critique des nuisances, qui doit servir à l’inculpation immédiate de la technique, a pour seul but d’exprimer la perte progressive de l’« authentique ». Au bout du compte dans ce procès où, du vin au mobilier, chaque chose existante s’est définitivement séparée de son concept, où le bon goût et la sensation cultivée sont allés à vau-l’eau, la considération de l’existence ne quitte pas le point de vue du pur consommateur. C’est un cadre de vie dont on accuse la perte. Si ce point de vue réfléchit le mouvement issu des années 70 qui s’est progressivement orienté vers la revendication de la valeur d’usage contre le cours indifférencié de la standardisation industrielle, il reste enfermé dans ses limites par son incapacité à passer de l’aliénation globale de l’usage à celui même de la vie qui est fait dans ce monde. Certes la critique « encyclopédiste » contient en soi cette vérité que la science et la technique s’opposent aujourd’hui massivement aux individus mais elle reste unilatérale par le fait même qu’elle s’opère dans une séparation positiviste entre le rapport à la nature et le rapport social. Tandis que la science et la technique sont finalement conçus comme étant en soi réifiants, le mythe d’une unité immédiate de l’homme et du monde retrouve toute sa force d’attraction. L’illusoire retour en arrière, le rétablissement formel des métiers et des savoir-faire, le tri abstrait dans les techniques restent alors le seul horizon pour ceux qui, crampon- nés à ce qui a été perdu sans même pouvoir s’en faire une représentation claire, ne peuvent libérer l’avenir de ce qui aujourd’hui le défigure. Finalement on assiste là à une véritable régression par rapport à ce que l’I.S. notamment avait su poser en son temps et qui demeure encore aujourd’hui une question essentielle.: l’usage émancipé d’un temps libéré du travail (86). Entre un monde où les pouvoirs matériels se multiplient sans emploi et la nostalgie du travail sous ses formes anciennes, le projet révolutionnaire n’a pas à choisir.; il vise à la suppression et au dépassement des deux. Une libération matérielle envisagée dans le cadre d’une libération de l’histoire humaine est toujours ce qui reste à conquérir.

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(50) Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces. L’amour de la liberté et de la responsabilité des « encyclopédistes » ressemble fort à ce que désignait Nietzsche dans le Crépuscule des idoles comme « le plus suspect des tours de passe- passe des théologiens, aux fins de rendre l’humanité “responsable” au sens où ils l’entendent, c’est-à-dire de la rendre plus dépendante des théologiens… […] Chaque fois que l’on cherche à “établir les responsabilités” c’est habituellement l’instinct de vouloir punir et juger qui est à l’œuvre. » qu’avec l’abolition du travail salarié, le travail redeviendra réellement le centre de la vie.
(51) « Discours préliminaire ».
(52) L’E.d.N. connaîtrait même l’algorithme du logiciel…
(53) Rien que cela et pas moins.!
(54) Aux vues de la radicalité sans cesse opposée par l’E.d.N. à l’écologisme qui sommeille en elle, il faut comprendre que la mesure de prudence en question n’est autre que la révolution, on comprend dès lors aisément que cette idée ne visite pas le premier bureaucrate venu.
(55) « Histoire de dix ans ».
(56) Ou dans les années 60, à moins que ce ne soit dans les années 80.
(57) « Discours préliminaire ».
(58) Les « encyclopédistes » avaient les meilleures raisons de penser que le terrain contre les nuisances est « le seul terrain pratique où l’existence sociale revient en discussion », étant assurés que « les écologistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’étaient, sur celui des luttes ouvrières, les syndicalistes.: des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation ». Mais quelle crédulité saurait résister au cri de guerre lancé par les « encyclopédistes ».? « Le mouvement contre les nuisances triomphera comme mouvement d’émancipation anti- économique et anti-étatique ou ne triomphera pas. » E.d.N., n° 3.
(59) On se demande toujours quand et comment, historiquement, il a pu exister chez les peuples et les civilisations anciennes, un rapport direct au monde. Les tristes rejetons de Diderot et d’Alembert semblent ignorer que pour imposer la raison des Lumières, les vrais encyclopédistes durent combattre avec autrement plus de force et de courage une ennemie alors accusée d’avoir perverti l’ensemble des mœurs et du jugement humain.: la religion. Comme le montrait également M. Bloch, la mentalité collective des paysans de l’époque médiévale et de l’Ancien Régime leur faisait souvent voir dans le ciel un quelconque saint protecteur ou les foudres de la divinité vengeresse plutôt qu’un strict cumulo-nimbus.
(60) Pour juger combien nous exagérons à peine, il faut lire la réadaptation de Bouvard et Pécuchet à laquelle se livre Emma Semprun à travers le Dialogue sur l’achèvement des temps modernes.
(61) Un « encyclopédiste » perplexe sur le fait que la merde ne soit plus de la merde.: « Il est vrai qu’entre-temps le développement économique, à côté de bien d’autres transformations, a aussi changé la nature de la saleté, qui, de la composition chimique de l’ordure jusqu’à la consistance de la crasse, n’a justement plus grand-chose de naturel », E.d.N. N° 10.
(62) À cet endroit l’E.d.N. propose une lecture décoiffante de Arendt. Quand cette dernière pose le problème d’un éloignement croissant entre l’objet de la connaissance scientifique et l’objet de l’expérience immédiate, l’E.d.N. s’entiche d’une autre séparation.: formules et idées ne peuvent pas être saisies avec les mains, voilà leur tort.
(63) Comme si, par exemple, l’onaniste moyen, consommateur d’Internet, ne savait pas qu’il pollue une icône et non quelque déesse. Est-ce que le joueur d’échec est suspect de manigancer un putsch contre la couronne d’Angleterre.? Ils n’ont pas lâché la proie pour l’ombre, ils jouent un jeu moins coûteux.
(64)Un « encyclopédiste » abusé.: « L’économie a pour moteur la production de ces contradictions », Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée.
(65) Assenant cela, l’E.d.N. se pose comme une forme particulièrement aberrante d’écologisme. L’erreur théorique des écologistes, du point de vue fantasmagorique de l’E.d.N., est de ne pas voir que la destruction de la nature n’est pas le simple effet d’un mode de production, mais le motif même de la domination, la cause qu’elle défend. Mais ce qui, au fond, ne fait que porter au carré l’illusion écologiste est aussi une négation plus ou moins exprimée de l’anticapitalisme classique. Tandis que le Vert ne voit que l’effet sans en chercher la raison, l’anticapitaliste traditionnel ne comprend pas que l’effet est la cause, lui qui s’obstine dans une ontologie devenue désuète à voir bêtement dans la recherche du profit, la myopie désastreuse du capital et dans la bureaucratie des explications encore satisfaisantes des désastres écologiques.
(66) Ta mère, elle n’a qu’un bras et elle fait des ronds dans la piscine.!
(67) Précis de récupération (1976). Le savoir-faire de la récupération dont il est question n’est donc pas resté lettre morte, on aura simplement substitué la technique moderne à l’urbanisme de Lefebvre.
(68) Le choix de la forme encyclopédique des débuts était déjà en soi un aveu d’impuissance.
(69) La Véritable Scission dans l’Internationale.
(70) Mais il devait faire oublier ses récentes turpitudes qui n’avaient, quant à elles, exigé que peu d’équipements.
(71) Il n’y a pas lieu de présumer de la stérilité de tout souci éthique, excepté quand la perspective morale est destinée principalement à étayer la condamnation à la catastrophe de l’ensemble de l’humanité pour cause d’imbécillité.
(72) « La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive multipliée qui naît de l’action commune des divers individus et que conditionne la division du travail, apparaît à ces individus, parce que l’action collective elle-même n’est pas volontaire, mais naturelle, non comme leur puissance propre associée, mais comme une force étrangère, extérieure à eux, dont ils ne connaissent ni l’origine, ni la direction, qu’ils ne peuvent donc plus dominer, qui est au contraire une force propre, indépendante du vouloir et du développement humain. » Marx.
(73) Il ne s’agit pas ici d’ergoter sur la fréquence d’un schibboleth assurant d’être bien en présence de compatriotes. Le problème réside au contraire dans la qualité de mot de passe-passe de ces références impromptues à la critique du capitalisme, manières d’hommages à d’anciennes idylles. On sait pourtant bien de nos jours que rien n’est moins acquis que ce simple terme de capitalisme. Il suffit pour en juger de regarder les contorsions des tartuffes anti-mondialisation.
(74) Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée.
(75) La purée de pois est le milieu naturel de « l’encyclopédiste ». Après avoir noirci des centaines de pages pour nous indiquer comment l’industrie nous empoisonne, perturbe nos hormones, participe à notre dégénération de sorte que nous sommes devenus incapables de « connaître notre physiologie normale », il constate avec toute l’innocence qui sied à un enfant de chœur que cette société elle-même, pour assurer « la survie militarisée », en appelle « […] à la mobilisation permanente contre un ennemi interne omniprésent, puissance obscure dont les agents comme autant de transformateurs au pyralène, peuvent à chaque instant déclencher l’offensive et propager leur poison indestructible », E.d.N. n° 8. Du côté de la papauté, comme du côté hérétique, on a beau habiller le mal sous des oripeaux différents, on ne cesse de croire en la puissance du diable…
(76) C’est par un tel jeu de bascule que l’E.d.N. peut en appeler à la raison comme Mandosio au « se connaître soi-même » tout en posant la clôture de ce monde.
(77) Il semblerait à ce trait que l’E.d.N. ait pris la littérature de science-fiction pour l’analyse prophétique de la société moderne. Que Zamiatine, Brunner, Dick, etc., puissent faire réfléchir, on le conçoit.; qu’on prenne stricto sensu leurs récits pour des critiques révolutionnaires, voilà par contre une confusion qui est bien de son époque.
(78) Dans l’Opus alchymicum « encyclopédiste », la nature n’apparaît pas seulement comme une limite négative à l’activité industrielle, on lui prête encore des qualités toutes positives puisqu’on reste ébahi devant « la résistance et l’insoumission de la nature prolétarisée à son exploitation indéfinie ». La Nature serait-elle le dernier sujet historique qui nous resterait.?
(79) Selon ces auteurs, l’ancienne question sociale se vautrait dans un matérialisme vulgaire, le bien-être matériel étant la présupposition de la liberté recherchée. C’est afin de nous libérer de cet affreux matérialisme qu’ils donnent la conservation de l’humanité pour seul objet sérieux de lutte.! La vieille crainte bourgeoise de la mort, parfaitement exprimée par Hobbes, retrouve ici un éclat nouveau.
(80) E.d.N. n° 13. L’« encyclopédiste » est assailli par des angoisses toutes particulières.: mourir empoisonné. C’est pourquoi un « véritable biftek » est devenu pour lui la « question révolutionnaire » par excellence.
(81) En 1984, l’E.d.N. était un peu plus nuancée, quoique déjà totalement confuse.: « Encore faut-il dialectiser l’appréciation de ce qui se révèle aujourd’hui comme illusion.: d’une part, l’idée selon laquelle le développement même des forces matérielles, dans la cadre de la société bourgeoise, facilitait leur réappropriation révolutionnaire et les rendait plus adaptées à l’usage qu’en aurait une société libre, cette idée n’était pas une erreur de la théorie qu’il faudrait maintenant corriger, mais l’expression d’une possibilité historique effectivement présente qu’il fallait alors tenter de saisir.; expression malheureusement mystifiée dès lors que s’oubliait l’activité consciente qui devait imposer cette possibilité, contre toutes les autres. D’autre part, l’idée de réappropriation réalisable, devenue idéologie dans l’abandon contemplatif au cours économique des choses, a elle-même joué un rôle dans le fait que les choses continuent leur cours autonome, a constitué au stade suivant un facteur contre-révolutionnaire décisif. » « Discours préliminaire ».
(82) Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée.
(83) E. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise. Il faut ici préciser deux choses sur le supposé antitechnicisme des artisans. D’une part, de nombreuses inventions furent le fait d’artisans, et destinées à ces artisans (la mule jenny par exemple). Elles furent récupérées, adaptées et retournées par les fabricants comme arme contre les artisans. Des machines pouvaient d’ailleurs être utilisées de façon associée par des artisans (à Birmingham par exemple ou même le long du canal Saint-Martin). C’est ici un autre usage social de la technique que les artisans ne remettaient pas en cause. D’autre part, les artisans n’ont pas eu besoin d’attendre la fabrique avec son machinisme pour voir leur sort basculer. Dès le système façonnier ou le développement des manufactures, les artisans avaient globalement perdu leur autonomie. Le mode d’exploitation en grands établissements à gestion centralisée ne nécessitait pas d’innovation technique particulière sinon un hangar.
(84) « Dans les sociétés contemporaines, l’élargissement continu de la gamme des possibilités techniques et l’action permanente de la société sur ses méthodes de travail, de communication, de guerre, etc., réfute définitivement l’idée de l’autonomie du facteur technique et rend absolument explicite la relation réciproque, le renvoi circulaire ininterrompu des méthodes de production à l’organisation sociale et au contenu total de la culture. C. Castoriadis, in Socialisme ou Barbarie.
(85) Il arrive par exemple que des salariés sans grande compétence informatique parviennent à saborder sans aucune difficulté.– la manœuvre est à la portée d’un « encyclopédiste ».– leur outil de travail par « maladresse », gagnant plusieurs heures de travail imméritées. D’autres, à peine plus savants, réussissent à perruquer allégrement comme au bon vieux temps. L’E.d.N. peut nier les formes de résistance et d’autonomie existantes en les débaptisant arbitrairement, elles continuent cependant, indifférentes à ses falsifications.
(86) Amoros développe au moins avec plus de conséquences les implications du discours « encyclopédiste » : « La fin du travail salarié ne peut signifier l’abolition du travail, car la technologie qui supprime et automatise le travail nécessaire est seulement possible dans le règne de l’économie. » Autre façon de dire qu’avec l’abolition du travail salarié, le travail redeviendra réellement le centre de la vie.

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